Quelques mots sur l'auteur

Gérald Biston est inspecteur principal honoraire de l’enseignement fondamental à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il est par ailleurs plongeur 4* affilié à l’école de plongée Nérée et guide de palanquée FFESSM. Membre de la commission scientifique Biologie de la LIFRAS, il est instructeur en Océanologie à la CMAS. Il est également co-auteur du Guide pratique de la Plongée en Zélande, véritable bible des plongeurs en Zélande. Depuis juillet 2020, la LIFRAS publie régulièrement ses chroniques de Faune et Flore dans son magazine trimestriel L’Hippocampe.

Dernier article Faune et Flore

La nature nous étonnera toujours
(janvier-février-mars 2022)

La page 27 de Faune et Flore de juillet, août et septembre 2021 était intitulée « Le monde étonnant des tuniciers ». Les tuniciers constituent un embranchement d’animaux dont certains sont solitaires. Revoyons d’abord quelques tuniciers solitaires pour nous rafraîchir la mémoire.

 

Deux ascidies plissées
(Styela clava)
à Den Osse en Zélande

Des ascidies jaunes
(Ciona intestinalis)
à Wolphaartsdijk en Zélande

 

Des clavelines
(Clavelina lepadiformis)
à Hyères en mer Méditerranée

 

Une ascidie rouge
(Halocynthia papillosa)
à Bodrum en Turquie

 

Dans cette Page de 2021, je détaillais plusieurs sujets d’étonnement à propos des tuniciers :

    1. Les tuniciers vivent à l’intérieur d’une enveloppe appelée tunique qui leur sert de squelette et qui est composée de cellulose. Les tuniciers sont les seuls animaux dont les parois cellulaires sont composées de cellulose car tous les autres embranchements d’animaux ont des parois cellulaires composées de protéines.
    2. La larve des tuniciers a la forme d’un têtard de 2 à 3 mm de longueur qui possède une ébauche de colonne vertébrale alors que le tunicier adulte en est dépourvu. Les tuniciers constituent ainsi un embranchement unique, les urochordés, intermédiaires entre les vertébrés et les invertébrés.

    3. Les tuniciers possèdent un cœur et une circulation sanguine uniques dans le monde animal. Le cœur assure la circulation du sang mais sans système veineux, au travers de petites cavités, comme des sinus, réparties dans les tissus. Contrairement au cœur humain, le cœur du tunicier fonctionne de façon alternative. Il aspire le sang durant une centaine de cycles puis inverse le mouvement pour chasser le sang pendant la même durée vers les sinus sanguins.

    4. Les tuniciers sont des animaux hermaphrodites : ils possèdent à la fois un système reproducteur mâle complet et un système reproducteur complet qui fonctionnent alternativement pour éviter l’autofécondation au moment de l’expulsion et permettre un brassage du capital génétique.

 

Si certains tuniciers vivent solitaires, d’autres tuniciers se sont organisés en colonies. La structure individuelle de chaque tunicier reste globalement identique mais l’apparence de la colonie se modifie complètement par rapport au tunicier solitaire au point que certaines colonies de tuniciers ressemblent très fort à des éponges avec lesquelles elles peuvent parfois être confondue en plongée. La différenciation nécessite parfois le recours au microscope.

Rappelons-nous quelques tuniciers coloniaux photographiés lors de plongées récentes en Zélande. Toutes les photos ont été faites sur le site de Dreischor.

Un botrylle orange
(peut-être Botryloides leachi)

 

Un didemne
(peut-être Didemnum vexillum)

 

Un botrylle violet
(Botryloides violaceus)

Un botrylle étoilé
(Botrylus schlosseri)

 

Tous les tuniciers observés jusqu’à présent dans cette Page vivent fixés sur les fonds marins : ce sont des organismes sessiles. D’autres tuniciers ont développé un mode de vie pélagique : ils se déplacent en pleine eau. Ils constituent l’ordre des salpidés.

Dans la page 27 de Faune et Flore de juillet, août et septembre 2021, j’avais évoqué le cas d’une colonie de salpidés photographiée par John à Phi Phi en Thaïlande en 2017 :

Il s’agit probablement d’une colonie de Thalia democratica appelés plus couramment salpe démocratique. De telles colonies peuvent atteindre jusqu’à 40 m de longueur. Elles se rencontrent dans les mers chaudes et tempérées où les populations peuvent connaître des périodes de forte prolifération en fonction du phytoplancton dont elles se nourrissent.

Le corps de chacun des individus de la colonie est plus ou moins tubulaire et translucide. Le siphon buccal et le siphon cloacal se trouvent aux extrémités de l’animal.

Chaque individu possède une série de muscles circulaires discontinus autour du corps qui, en se contractant, lui permettent de se déplacer. Les colonies se déplacent elles aussi grâce à la contraction simultanée des muscles des différents individus.

Mais ce n’était pas la première colonie de tuniciers salpidés photographiée par John. En 2008, plongeant au large de Cozumel au Mexique, John avait croisé une autre colonie de salpidés mais la photo avait été prise de trop loin pour déterminer exactement de quelle espèce de salpidé il s’agissait.

Lors de mon dernier séjour à Lanzarote dans les îles Canaries, en janvier et février 2022, j’ai pu à mon tour photographier une colonie de tuniciers salpidés. Cette colonie présentait un tout autre aspect que l’aspect des colonies photographiées par John en Thaïlande et au Mexique. La photo est prise dans l’océan Atlantique, à Puerto del Carmen, sur le site de plongée de Playa Chica entre 10 et 15 m de profondeur.

Il s’agit d’une colonie de pyrosomes dont le nom scientifique est Pyrosoma atlanticum. Pyrosoma atlanticum vit dans les eaux marines tempérées de toute la planète. Ce tunicier colonial se présente sous la forme d’un manchon creux et transparent, ouvert à une extrémité. La longueur de la colonie que j’ai eu le bonheur de croiser atteint 2 m pour un diamètre d’une vingtaine de centimètres mais des colonies beaucoup plus grandes ont déjà été observées.

Une colonie de pyrosomes est constituée par l’assemblage de plusieurs milliers de petits tuniciers, disposés perpendiculairement par rapport à l’axe du manchon et réunis les uns aux autres dans une tunique commune. Chaque petit tunicier possède un siphon inhalant tourné vers l’extérieur et un siphon exhalant tourné vers l’intérieur du manchon qui débouche dans la cavité générale de la colonie.

La couleur de la colonie est variable : blanc laiteux, jaune, rose, bleue ou mauve. Elle peut, de plus, émettre une lumière intense, de couleur verte, bleue ou rouge ! Cette bioluminescence spectaculaire, qui se produit quand la colonie est dérangée, lui a valu son nom de genre, Pyrosome, qui provient des mots grecs pyros (« feu ») et soma (« corps »). On dirait que le corps de la colonie s’enflamme et devient lumineux. Le nom d’espèce, atlanticum, provient du fait que le premier spécimen décrit en 1804 par le naturaliste français François Péron provenait de l’océan Atlantique mais l’espèce a depuis été trouvée dans toutes les parties tempérées des océans.

Deux colonies luminescentes

Le pyrosome se déplace lentement dans l’eau grâce au flux d’eau généré par l’ensemble des siphons inhalants qui font entrer une grande quantité d’eau dans le manchon. Cette eau est expulsée par l’ouverture du manchon et propulse la colonie par réaction. Les pyrosomes sont ainsi les seuls animaux marins connus qui utilisent le jet d’eau continu comme moyen de propulsion !

Les pyrosomes fréquentent normalement les grandes profondeurs. On pense qu’ils sont le plus abondants entre 800 et 1.000 m de profondeur. Pourtant, périodiquement, les colonies remontent jusqu’à la surface des eaux tempérées à chaudes et on peut alors assister à certaines périodes à des pullulations de pyrosomes. Ces migrations verticales seraient même journalières selon certains auteurs. Les pyrosomes sont normalement typiques du grand large, de la pleine mer, mais il arrive que certaines colonies se retrouvent près des côtes. D’où mon bonheur d’en croiser une !

La rencontre en plongée avec ce pyrosome a suscité en moi des émotions intenses liées à la rareté de la rencontre. La recherche qui a suivi pour identifier et mieux comprendre cet étrange organisme a continué à alimenter en moi la curiosité et l’étonnement pour identifier et comprendre les rencontres que je fais sous l’eau.

Lors de vos prochaines plongées en eau douce, vous ne rencontrerez pas de pyrosomes. Cependant, il existe dans nos eaux habituelles des quantités énormes de sujets d’étonnement qui attendent que vous les observiez.
Arrêtez-vous, prenez le temps de les regarder et émerveillez-vous aussi de ce que la nature offre à votre regard.
Je vous souhaite de belles plongées et de belles découvertes.


Les informations contenues dans cette Page ont été inspirées par entre autres
https://fr.wikipedia.org/wiki/Pyrosoma_atlanticum ;
https://doris.ffessm.fr/Especes/Pyrosoma-atlanticum-Pyrosome-711

 

 

Tous les articles précédents

 

  1. L’Estartit 2015 : Un étrange organisme (octobre-novembre 2015)
  2. L’Estartit 2015 : Un autre étrange organisme (décembre-janvier 2016)
  3. Les espèces invasives (Février – mars 2016)
  4. Une espèce invasive de Zélande : le crabe sanguin (Avril et mai 2016)
  5. Deux particularités dans la reproduction des espèces (Juin, juillet et août 2016)
  6. Algue ou plante ? (Septembre et octobre 2016)
  7. Le labre nettoyeur (Novembre et décembre 2016)
  8. L’huître   (Janvier et février 2017)
  9. Quand les animaux changent de sexe !  (Mars et avril 2017)
  10. La sexualité étonnante du poisson-clown (Mai et juin 2017)
  11. Quand un envahisseur est envahi à son tour (Juillet, août et septembre 2017)
  12. Cette mer qu’on appelle « Mer Rouge »(Octobre, novembre et décembre 2017)
  13. La grande barrière de corail (janvier – février et mars 2018)
  14. Les coraux (avril-mai-juin 2018)
  15. Pourquoi l’eau de mer est-elle salée ? (juillet-août-septembre 2018)
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  26. Dans le monde subaquatique aussi, l’union fait souvent la force (avril-mai-juin 2021)
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Faune et flore 23 mai 2018