
Quelques mots sur l'auteur
Gérald BISTON est inspecteur principal honoraire de l’enseignement fondamental à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Membre de notre école de plongée Nérée, il est plongeur 4 étoiles et Guide de palanquée FFESSM. A la CMAS, il est instructeur d’Océanologie depuis 2011 et instructeur en biologie marine depuis 2022.
Il est également co-auteur avec John Pécriaux du Guide pratique de la Plongée en Zélande, véritable bible des plongeurs en Zélande. Après avoir tenu une rubrique originale de Faune et Flore dans L’Hippocampe, la revue trimestrielle de la Lifras, il anime toujours régulièrement nos Pages de Faune et Flore sur le site neree.eu et dans la Revue publiée sur le site https://www.amb-lifras.be/ par l’Association des moniteurs de plongée brabançons de la Lifras.
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Où disparaissent les homards de Zélande ?
Les réseaux sociaux bruissent de rumeurs depuis quelque temps : il se dit que les plongeurs voient de moins en moins de homards en Zélande et que les pêcheurs professionnels en capturent de moins en moins. Est-ce vrai et y a-t-il une explication ?
Commençons par un petit rappel historique.
Le homard européen, Homarus gammarus, a connu un développement remarquable après la construction des barrages de Zélande. À l’origine, le homard ne prospérait pas dans cette zone en raison de la saumure des eaux. Pour les plus anciens plongeurs qui hantaient les eaux zélandaises dans les années 1960, apercevoir un homard dans l’Oosterschelde était un événement exceptionnel, dont on parlait longtemps. Après la construction des barrages de Volkerakdam en 1969, Philipsdam en 1978 et d’Oesterdam en 1989, la zone s’est stabilisée et l’Oosterschelde est devenu comparable aux habitats du homard européen ailleurs en mer du Nord et le long de la côte atlantique nord-est.
Il s’en est suivi une augmentation remarquable des populations. Au début des années 2000, on pouvait facilement observer plusieurs dizaines de homards lors d’une seule plongée. Comme un homard peut facilement vivre cinquante ans, les plongeurs des années 2000 rivalisaient à observer les tailles les plus impressionnantes.
Les pêcheurs professionnels de homards ont immédiatement profité de cet engouement. Un grand nombre de permis de pêche étaient délivrés chaque année entre le 1er mars et le 15 juillet. Cette activité, très lucrative, était malheureusement peut-être excessive. La situation s’est dégradée et on a constaté un déclin structurel de la population de homards notamment dans l’Oosterschelde et le Grevelingen. Il est arrivé que l’on n’en croise aucun lors de certaines plongées. Les très gros homards sont devenus rarissimes.
Les plongeurs amateurs et des bénévoles de la Fondation Anemoon très connue dans la protection de la nature aux Pays-Bas ont enregistré de 1994 à 2019 le nombre de homards observés pendant chacune de leurs plongées dans l’Oosterschelde. Le graphique de synthèse illustre clairement la tendance à la baisse que les observations actuelles confirment encore. De 1,2 homard aperçu en moyenne lors d’une plongée en 1994, on passe 0,6 homard en moyenne lors d’une plongée en 2019.
Les pêcheurs de homards le savent et le constatent aussi par eux-mêmes. Autrefois, les casiers et les cages étaient remontés quotidiennement et ils étaient pleins. Désormais, certains pêcheurs ne le font que deux fois par semaine et, même alors, de nombreux casiers restent vides. D’autres pêcheurs ont retiré leurs casiers de l’Oosterschelde avant même la fin de la saison. Plusieurs pêcheurs ont annoncé leur intention d’arrêter. Vu le faible nombre de homards capturés, il ne semble plus rentable d’essayer de les pêcher.
Que se passe-t-il ?
Sans une étude approfondie, il est difficile d’apporter une réponse claire.
Cependant, de nombreuses observations nous permettent d’apporter trois hypothèses quant à la cause du déclin alarmant de cette magnifique espèce qu’est le homard de Zélande.
Une première hypothèse : une pêche excessive
La pêche au homard s’est intensifiée. Cette année encore, quand on regardait l’Oosterschelde entre le pont de Zélande et l’entrée du port de Zierikzee pendant la saison de pêche au homard, on observait un nombre sans précédent de bouées, chacune signalant des casiers ou des nasses. On en comptait au moins une centaine dans cette seule zone restreinte, et probablement bien plus. Une telle pêche intensive d’une espèce en déclin était tout simplement inacceptable.
Même si cette mesure présentera immanquablement une dimension impopulaire et bien que des efforts importants aient déjà été faits, une nouvelle régulation drastique supplémentaires des autorisations de pêche doit être envisagée à brève échéance pour la survie des homards de Zélande.
Mais dans le contexte politique tendu que connaissent les Pays-Bas, qui osera la prendre ?
Une deuxième hypothèse : une contamination par l’eau douce des fleuves
Le delta de Zélande recueille les eaux de trois grands fleuves européens : l’Escaut (360 km de long au travers d’un bassin drainant de 22.000 km²), la Meuse (925 km de long au travers d’un bassin drainant de 36.000 km²) et le Rhin (1.235 km de long au travers d’un bassin drainant de 185.000 km²). Au long de leurs 2.500 km cumulés, ces trois fleuves traversent des villes, des régions agricoles et des régions industrialisées couvrant plus de 240.000 km² exposées à de multiples pollutions.
C’est ainsi qu’ils se chargent, entre autres, de métaux lourds comme le cadmium, le plomb et le mercure. Ils se chargent aussi de pesticides, d’insecticides, de polluants organiques persistants comme les PCB et les dioxines. Il faut encore ajouter les microplastiques, les résidus de médicaments et de produits chimiques modernes comme les PFAS.
Or, le homard est particulièrement exposé aux métaux lourds. Ceux-ci entraînent des problèmes neurologiques, des troubles de la reproduction et une diminution de l’immunité, rendant le homard plus vulnérable aux maladies et au stress environnemental. Le homard est aussi sensible à toutes les pollutions organiques, chimiques et pharmaceutiques car ces produits sont liposolubles et s’accumulent dans les graisses, perturbant le système hormonal, affectant la fertilité et la survie des larves.
La disparition des homards en Zélande n’est donc probablement pas due à une seule et unique source de pollution, mais à l’effet combiné de pollutions multiples survenues au travers des 240.000 km² des bassins versants situés en tout ou en partie en Belgique, en France, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Suisse !
Une troisième hypothèse : l’utilisation de scories d’acier dans le renforcement des digues
Les scories d’acier ont été utilisées à partir de 2010 pendant les phases de rehaussement et de modernisation des digues de Zélande. Ces scories étaient enrobées dans des bétons ou des enrobages pour limiter les surfaces de contact entre les scories et l’eau de mer mais elles soulèvent aujourd’hui la question de leur impact environnemental. Le risque principal évoqué est le relargage de certains contaminants dans l’environnement aquatique
En effet, si des quantités importantes de scories non traitées ou mal stabilisées sont en contact avec l’eau, cela peut modifier l’acidité des eaux environnantes. Même localisée, une augmentation significative de l’acidité de l’eau être toxique pour la vie aquatique (et donc aussi pour les homards) et perturber l’équilibre de l’écosystème local.
En application du principe de sécurité et dans l’attente du résultat des nouvelles études, le Secrétaire d’État aux Infrastructures et à la Gestion de l’eau aux Pays-Bas vient d’interdire temporairement l’usage des scories d’acier dans les matériaux de construction utilisés pour le rehaussement et la consolidation des digues de Zélande. Il n’est donc plus autorisé d’utiliser des nou-velles scories d’acier mais rien n’a encore été décidé pour les scories placées au cours des 15 dernières années.
Ces 3 hypothèses suffisent-elles à expliquer le déclin des populations de homard zélandais ? Peut-être pas. Quelles seront les évolutions des populations de homards au cours des pro-chaines années ? Nul ne peut les prédire aujourd’hui.
Ce qui est certain, c’est que des décisions politiques d’envergure sont à prendre quant à la gestion de la pêche et des diverses pollutions. Ces mesures auront un coût. Mais il est aussi certain qu’il appartient à chacun d’entre nous de limiter nos pollutions en tous genres et de respecter plus encore l’environnement subaquatique dans lequel nous aimons évoluer !
La mer commence là où nous nous trouvons et quand nous nous y trouvons. Il n’y a pas de « petite » pollution et notre planète, si elle a besoin de gestionnaires politiques compétents, a aussi besoin de nous à chaque instant.
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