Quand ça ne veut pas… !
Le week-end de fin septembre de Nérée en Zélande était organisé jusque dans ses moindres détails : itinéraire, logements réservés, sites de plongée sélectionnés, toute la logistique était mise en place, tout était prévu (presque) dans les moindres détails. Mais quand ça ne veut pas, ça ne veut pas ! Sur place, le ciel reste désespérément obscurci et le vent s’entête à ne pas souffler à moins de 5 sur l’échelle de Beaufort. Il n’est pas question de mettre une palme à l’eau dans de telles conditions.
C’est ainsi qu’une douzaine de plongeurs déçus de ne pouvoir explorer sous la mer se sont résignés à explorer quelques sites qu’ils n’avaient jamais pris le temps d’investiguer depuis la terre ferme, notamment la tour de Plompetoren, les caissons de Schelphoek et l’Inlaag de Heerenkeet.
La tour de Plompetoren a été construite en 1468. C’est le seul vestige de l’église, du village de Koudekerke et de 15 localités voisines submergées par les flots entre 1475 et 1650 à la suite de violentes tempêtes et de ruptures de digues qui ont détruit une bande côtière entière au sud de l’île de Schouwen-Duiveland.
Certains caissons de Schelphoek ont été construits sur place, d’autres ont été amenés d’Angleterre après le raz-de-marée de la mer du Nord dans la nuit du 31 janvier au 1ᵉʳ février 1953 qui a causé la plus grande catastrophe naturelle d’après-guerre aux Pays-Bas. Ils constituaient un moyen rapide et fiable pour refermer les trous béants causés dans les digues et qui remettaient les terres sous eau à chaque marée haute.
Ce ne sont toutefois pas les aspects historiques de Plompetoren ou de Schelphoek qui vont retenir l’attention de cette Page mais l’environnement très particulier de ces sites constitué majoritairement de ce que les Néerlandais appellent des Karrevelden et des Inlagen.
Les Karrevelden
Le mot Karrevelden vient du néerlandais karren (charrier à la charrette) et veld (champ). Il désigne les terrains d’où la terre ou l’argile était retirée au moyen de charrettes pour construire ou renforcer les digues environnantes. L’extraction créait des tranchées et laissait des monticules. Aujourd’hui, ces zones creusées situées juste derrière les digues se sont transformées en mares, marécages ou prairies basses saumâtres. L’eau de mer s’y infiltre souvent par résurgence et en fait aujourd’hui d’importantes réserves naturelles et réserves d’oiseaux d’eau.
Les Inlagen
Le terme vient du néerlandais inlagen (insérer ou poser en retrait), désignant l’action de tracer une nouvelle ligne de défense plus à l’intérieur des terres. La terre nécessaire à la construction de la digue de secours était souvent prélevée directement dans l’espace compris entre les deux digues, créant ainsi un relief très particulier composé de grands creux et de petites bosses. Si la digue principale finissait par rompre, la mer envahissait l’Inlaag mais était stoppée par la digue de réserve et l’arrière-pays restait protégé.
La différence de couleurs est nette entre les 2 photos. Au printemps, le vert domine. A l’automne, c’est le rouge qui domine au bord des plans d’eau de l’Inlaag de Heerenkeet.
Le changement de couleurs s’explique par la modification d’une plante qui, massivement, s’est imposée à la frontière entre l’eau et la terre dans les Karrevelden et dans les Inlagen : la salicorne.
La salicorne est une plante annuelle reconnaissable à ses tiges charnues et articulées. Elle s’épanouit là où presque aucune autre espèce végétale ne peut survivre : dans des sols riches en sel. Croquante, naturellement salée et iodée, elle accumule l’eau de mer dans ses cellules tout au long du printemps et de l’été.
Car, bien qu’ils soient situés à l’intérieur des digues, les Inlagen et les Karrevelden subissent de fortes infiltrations d’eau de mer sous les digues. Ce phénomène finit par transformer ces cuvettes en cuvettes d’eau salée.
Là où la plupart des plantes terrestres périraient, la salicorne agit comme une espèce pionnière : elle colonise les bordures vaseuses et salées, tolérant des taux de salinité extrêmes qui augmentent encore pendant la période estivale sous l’effet de l’évaporation.
En automne, arrivée en fin de cycle et saturée en sel, la plante produit des pigments rouges et colore la région d’une couleur rouge sang et pourpre spectaculaire.
Salicornes dans l’Inlaag de Heerenkeet lors de notre passage ce 19 septembre 2026
La salicorne apporte une touche iodée, croquante et légèrement salée aux prépara-tions. Elle est très appréciée en accompagnement. Sautée, poêlée au beurre d’ail ou simplement blanchie, elle complète parfaitement le cabillaud, le bar, les Saint-Jacques ou les coques. Son côté salin tranche agréablement avec la douceur d’une volaille ou d’un filet mignon. Elle fait aussi merveille en salade croquante, servie tiède ou froide avec des pommes de terre nouvelles et un filet d’huile d’olive.
En Zélande, la récolte de la salicorne sauvage dans ces zones salines est une tradition séculaire. Aujourd’hui encore, la salicorne zélandaise fait la fierté de la région. De nombreux restaurateurs la servent en accompagnement de leurs plats. Il est également possible d’en acheter en poissonnerie, dans les supermarchés locaux et dans les fermes de la région pendant la saison de récolte, de juin à août.
Toutefois, ne vous avisez jamais d’en cueillir vous-même : la cueillette libre de la salicorne sauvage est strictement interdite dans les inlagen et les karrevelden de Zélande. La quasi-totalité de ces zones sont classées en zones de conservation Natura 2000 et gérées par des organismes de protection de la nature. Il est strictement interdit de prélever la flore sauvage dans ces réserves pour préserver l’écosystème fragile et éviter le piétinement des sols et le dérangement des oiseaux nidificateurs.
En-dehors de ces zones naturelles protégées, la cueillette sur un terrain public ou privé nécessite une autorisation expresse du propriétaire. Cueillir sans cette autorisation constitue une infraction susceptible d’entraîner une amende !










