Une première version de cet article a été publiée sur notre site en mai 2017.

La nouvelle publication ci-dessous, complétée et actualisée, a été publiée dans la revue L’Hippocampe n° 259 de la Lifras en mars 2021.

C’est la joie dans cette famille qui vient de s’agrandir par la naissance du plus beau de tous les bébés. Le gynécologue qui surveillait la grossesse de Maman l’avait annoncé : c’est un garçon. L’avenir de ce bébé est largement indéterminé sauf sur un point : son caractère génétique masculin le suivra toute sa vie comme le caractère génétique féminin de sa maman aura suivi celle-ci toute sa vie ! Simone de Beauvoir a écrit : « On ne naît pas femme, on le devient ». Il n’empêche que, pour l’immense majorité de la population humaine, quand on naît de sexe féminin on le reste toute sa vie. De même, quand on naît de sexe masculin, on le reste aussi toute sa vie.

Pourtant, les changements de sexe d’un individu au cours de sa vie ne sont pas rares en dehors de l’espèce humaine. De nombreux animaux possèdent, soit simultanément soit successivement, un appareil sexuel mâle complet et un appareil sexuel femelle complet en bon état de fonctionnement. Ils présentent alors un ou plusieurs changements de sexe au cours de leur vie. Nous rencontrons régulièrement de tels animaux en plongée, on les qualifie d’animaux hermaphrodites On parle aussi d’hermaphrodites protandres pour les animaux dont les organes sexuels mâles se développent en premier lieu et d’hermaphrodites protogynes pour ceux dont ce sont les organes sexuels femelles qui se développent en premier lieu.

Le changement de sexe des animaux hermaphrodites peut être déclenché par des facteurs internes ou morphologiques comme l’âge et la taille de l’individu par exemple.

Ainsi, chez les anguilles, l’âge joue un rôle décisif dans le changement de sexe.

Le changement de sexe peut aussi être déclenché par des facteurs externes.

Ainsi, chez les poissons-clowns, ce sont les interactions avec d’autres individus et en particulier les changements de structure familiale qui sont des facteurs décisifs dans le changement de sexe.

En matière de changements de sexe, plusieurs évolutions sont possibles :

1. L'animal hermaphrodite protandre

L’animal hermaphrodite protandre est d’abord mâle à sa maturité sexuelle, il deviendra femelle plus tard et, à partir de ce moment, il restera femelle toute sa vie.

C’est le cas des crépidules que nous rencontrons quasiment lors de chacune de nos plongées en Zélande. Originaires de la façade atlantique de l’Amérique du Nord et devenues invasives en Europe, les crépidules vivent au niveau des côtes, à faible profondeur. Elles se fixent les unes sur les autres, formant des colonies qui résistent plus facilement aux courants et à la plupart des prédateurs. Fait rare chez les gastéropodes, elles se nourrissent de plancton qu’elles capturent au moyen d’un film muqueux collant. Les plus gros individus mesurent 5 cm de long et 2 cm de hauteur. Ils sont toujours en bas de l’empilement, ce sont des femelles. Le plus petit individu, toujours en haut de la colonie, est un mâle.

Empilement de crépidules à Dreischor

Empilements de crépidules
(Photo de Pierre-Bernard Demoulin)

 

Empilement de trois crépidules à Geersdijk

La crépidule du bas et celle du milieu
sont des femelles,
la crépidule du haut est le mâle.

 

Intérieur de la coquille de la crépidule femelle
à la base de l’empilement.

 

Chez les crépidules, chaque individu devient mâle à sa maturité sexuelle. Attirée par des substances chimiques émises par les crépidules femelles plus âgées, la jeune crépidule mâle vient se fixer sur le sommet d’une colonie où elle résiste mieux aux courants et aux prédateurs. Lorsque ce jeune mâle se pose au sommet de la colonie, la crépidule juste en-dessous de lui, qui était mâle jusqu’à ce moment, se transforme en femelle pour le reste de sa vie.
Deux fois par an, sans quitter sa place au sommet de la colonie, le mâle féconde, par un pénis particulièrement extensible, les femelles situées en-dessous de lui. L’incubation d’environ 5.000 à 10.000 œufs est assurée par chaque femelle dans sa coquille. Ces oeufs seront expulsés sous forme de larve au moment de leur éclosion.

2. L'animal hermaphrodite protogyne

L’animal hermaphrodite protogyne est d’abord femelle à sa maturité sexuelle, il deviendra mâle plus tard et, à partir de ce moment, il restera mâle toute sa vie.

C’est le cas de la plupart des serranidés, la famille dont les mérous font partie.

Quelques mérous

Mérou brun (Epinephelus marginatus)
à L’Estartit en Méditerranée

 

Mérou rouge (Cephalopholis miniata)
à Taba en Mer Rouge

 

Mérou oriflamme (Epinephelus fasciatus)
à Taba en Mer Rouge

Mérou loutre (Epinephelus tauvina)
à Taba en Mer Rouge

 

Un des mérous les plus médiatiques et les plus spectaculaires à rencontrer en plongée est assurément le mérou brun de Méditerranée. Cette espèce peut atteindre 150 cm de longueur pour un poids de 100 kg. Son espérance de vie moyenne est de 50 ans. Une telle rencontre ne laisse aucun plongeur indifférent.

Comme les autres mérous, le mérou brun de Méditerranée est hermaphrodite protogyne. A sa maturité sexuelle, vers 4 ou 5 ans, le mérou brun est d’abord femelle et il pond des œufs au moment de la reproduction. Entre 10 et 14 ans, le mérou femelle devient mâle et, à partir de ce moment, il féconde par sa laitance les œufs des jeunes femelles. Il restera mâle tout le reste de sa vie. 

Si l’âge est un facteur déclencheur des changements de sexe des mérous, la proportion d’individus mâles et d’individus femelles sur un territoire donné semble un autre déclencheur capable d’anticiper ou de retarder ces changements de sexe. Ainsi, s’il y a trop de femelles sur un territoire, certains juvéniles retardent leur maturité sexuelle tandis que certaines femelles deviennent mâles plus tôt. A l’opposé, s’il y a trop de mâles dominants sur un territoire donné, certaines femelles retardent leur changement de sexe de manière à toujours rééquilibrer le rapport de mâles et de femelles !

3. L’animal hermaphrodite simultané

L’animal hermaphrodite simultané présente des organes mâles et des organes femelles simultanément actifs.

A leur maturité sexuelle, les animaux hermaphrodites simultanés présentent à la fois des organes sexuels mâles actifs et des organes sexuels femelles actifs. C’est le cas notamment des nudibranches, de quelques gastéropodes et des ascidies jaunes.

Hervia pèlerines (Cratena peregrina)
à Marmaris en Turquie

 

Limnée (Lymnaea stagnalis)
au Barrage de l’Eau d’Heure

 

Doris géant (Felimare picta)
à Lanzarote aux Canaries

 

Ascidies jaunes (Ciona intestinalis)
à Wolphaartsdijk en Zélande

 

Même s’ils sont à la fois mâles et femelles au même moment, les nudibranches ne se fécondent pas eux-mêmes. Pour favoriser le brassage génétique, les fécondations nécessitent l’accouplement de deux individus. Les deux nudibranches s’accolent et chacun agit en mâle avec son partenaire. Les ovules sont produits ultérieurement et fécondés lors de la ponte par le sperme conservé du partenaire.

Chez les limnées, les orifices génitaux mâle et femelle sont plus éloignés l’un de l’autre et compliquent l’accolement des deux partenaires. Les limnées ont contourné la difficulté en se reproduisant généralement par trois, l’individu du milieu agit à la fois comme mâle et femelle alors que les deux autres fonctionnent uniquement comme mâle ou comme femelle. Mais, plus fort encore, les lymnées en arrivent parfois à former de véritables chaînes flottantes qui permettent à tous les individus qui ne sont pas aux extrémités d’être à la fois fécondants et fécondés. Seuls les individus aux extrémités de la chaîne sont réduits au rôle de seul mâle ou de seule femelle !

Chez les ascidies jaunes, gamètes mâles et femelles sont produits simultanément et sont rejetés simultanément dans le cloaque d’abord et en pleine eau ensuite par l’orifice exhalant. Des gènes d’incompatibilité empêchent l’autofécondation entre gamètes mâles et femelles d’un même géniteur. La fécondation ne peut donc s’effectuer qu’en pleine eau lorsque les gamètes rencontrent un gamète de l’autre sexe provenant d’un autre géniteur.

4. L’animal hermaphrodite alternatif

L’animal hermaphrodite alternatif présente des organes mâles et des organes femelles mais ceux-ci ne sont pas simultanément actifs et l’animal alterne les sexes de façon répétée.

C’est le cas de certaines variétés d’huîtres creuses et plus généralement des huîtres plates. En Zélande, ces dernières avaient quasiment disparu après la période de grand gel de 1963 et la mortalité due au virus de l’huître dans les années quatre-vingt mais elles sont aujourd’hui de retour. On en revoit de plus en plus lors de nos plongées tant dans l’Oosterschelde que dans le Grevelingen.

Huîtres creuses (Crassostrea gigas)
à Wolphaartsdijk en Zélande

 

Huîtres creuses (Crassostrea gigas)
à Strijenham en Zélande

 

Huître plate (Ostrea edulis)
à Bommenede en Zélande

 

Huîtres plates (Ostrea edulis)
à Saint-Malo

 

A sa maturité sexuelle, l’huître plate dispose d’un appareil reproducteur mâle complet et d’un organe reproducteur femelle complet. Les gamètes mâles sont expulsés dans l’eau tandis que les gamètes femelles sont conservés à l’intérieur de l’huître, dans une cavité du manteau. C’est dans cette cavité du manteau que la fécondation aura lieu. L’huître est alors laiteuse. A la différence des ascidies jaunes, les huîtres plates ne disposent pas d’un gêne d’incompatibilité qui empêcherait l’autofécondation des gamètes femelles d’une huître plate par ses propres gamètes femelles.

C’est une autre solution qui a été mise en œuvre par les huîtres plates pour éviter l’autofécondation et assurer le brassage génétique : n’activer qu’un seul appareil sexuel à la fois, fonctionner alternativement une période comme mâle puis une autre période comme femelle. De cette manière, les gamètes mâles et femelles d’une même huître plate ne se rencontrent jamais puisqu’ils ne sont jamais produits simultanément. Les huîtres plates peuvent ainsi changer jusqu’à sept fois de sexe au cours d’une même saison de reproduction !

La nature n’a pas fini de nous étonner.

Des informations contenues dans cette rubrique ont été inspirées, entre autres, par les sites :
pour les crépidules https://wwz.ifremer.fr/Espace-Presse/Dossiers-thematiques/La-crepidule-se-cherche-une-nouvelle-image
pour les mérous bruns https://doris.ffessm.fr/ref/specie/474
pour les limaces pèlerines https://doris.ffessm.fr/ref/specie/453
pour les limnées https://doris.ffessm.fr/ref/specie/509
pour les ascidies jaunes https://doris.ffessm.fr/ref/specie/211
pour les huîtres plates https://doris.ffessm.fr/ref/specie/706

test 6 octobre 2018